Ecrit en janvier 2003 par Bernadette Lammert, membre fondatrice de SEM originaire de la région, qui séjournait à Ambodirafia pour quelques semaines, les extraits du témoignage suivant rendent compte à la fois de l’horreur vécue et du courage montré par les populations locales, qui reconstruisent, année après année, les maigres fondations de leur tissu social.
« Vers 22 h, soudain des cris : les coups de boutoir de plus de 200 km/h soufflent les premières cases : les plus fragiles et les plus exposées. La panique gagne et les gens s’accrochent les uns aux autres et se réfugient dans les abris qui résistent encore. Des enfants appellent au secours : il faut aller les récupérer. Un peu en contrebas, dans la maison de mes parents, plus solide et renforcée par des planches, nous serons plus de 30 serrés les uns contre les autres jusqu’au bout de la nuit. Plus bas, les habitants de deux cases voient le toit de l’église se soulever d’un bloc pour s’envoler, se précipiter sur eux et s’écraser à leurs pieds dans un craquement de tôles et de poutres broyées. La mort a failli frapper. Ils en sont quittes pour une grosse frayeur.
A 2 h du matin c’est le silence, le calme plat : nous sommes dans l’œil du monstre. D’un bout du village à l’autre, des appels : « manao akory ianareo ? » (comment allez vous ?), pour rassurer parents et amis. Il faut aussi récupérer les provisions et les biens les plus précieux dans les maisons éventrées, et renforcer ce qui peut l’être car l’œil ne mesure qu’une trentaine de kilomètres et l’accalmie ne durera guère.
Au bout d’une demi heure le vent reprend, tout aussi violent mais en sens inverse et les maisons, déjà ébranlées dans un sens, finissent de se disloquer les unes après les autres. Il faut hurler pour se faire entendre par son voisin. Nous sommes de plus en plus nombreux, trempés, serrés et angoissés : des heures et des heures d’attente. Certains épuisés, se sont endormis malgré le vacarme.
Au lever du jour le plus gros est passé comme un cauchemar mais la vision du village dévasté est une cruelle réalité. Petit à petit, la vie reprend, les gens sont comme groggy, mais il faut reprendre ses esprits et parer au plus pressé : récupérer et ramasser tout ce qui est possible, sécher les denrées, les habits, les tissus… et surtout, avec les débris des constructions, rafistoler, réparer et remonter des abris provisoires pour chaque famille. Seules une dizaine de cases sur plus d’une centaine sont plus ou moins sauves.
Mais les dégâts ne s’arrêtent pas la. Les branches des caféiers sont arrachées : il n’y aura aucune récolte ni cette année, ni les deux années à venir. Les branches doivent d’abord repousser. Les bananiers, les cannes à sucre… sont à terre. Les tiges de manioc sont brisées et leurs tubercules, comme ceux des ignames et des tarots pourrissent en terre. Le riz, ce n’est même plus la peine d’y penser : il était en pleine floraison. »
10 mois plus tard, Mme Lammert, de retour dans son village, écrivait : « C’est la première fois que je rentre à cette période-là, depuis 29 ans que je suis en France. Je savais qu’il n’avait pas plu depuis 3 mois ; mais sur place c’est la catastrophe : le riz ne pousse pas, la végétation, malmenée par les vents, est brûlée par la sécheresse, les fruits ne grossissent plus et ne mûrissent pas. Là je vois que la famine s’installe : bien des familles ne mangent plus de riz depuis des semaines. La santé se détériore. Les enfants paraissent encore plus fluets.
Malgré toutes ces difficultés, la détermination reste intacte pour recommencer encore et encore : planter, nettoyer les rizières… Mais les semences font défaut. Avec la destruction des caféiers les gens ne peuvent plus rien acheter, ni sel, ni sucre, ni savon, ni médicaments… Il ne leur reste que les plantes connues pour soigner. Il n’est pas étonnant alors que l’espérance de vie stagne à 45/50 ans ».