SITUATION INITIALE
Pour comprendre la conjoncture actuelle, il faut revenir un peu en arrière, de 10 ou 15 ans. Nous sommes dans une zone isolée où les autorités traditionnelles : fokonolona (conseil) et tangalamena (chef de clan) ont le pas sur l’organisation étatique : communes, etc. Les coutumes sont observées sans discutions et les autres acteurs traditionnels de la vie sociale craints et respectés : mpisorona,(prêtre) mpisikidy,(devin) ombiasa (guérisseur) et mpamosavy (sorcier). Les coutumes définissent avec précision les tâches de chacun : hommes, femmes ou enfants, suivant l’âge. Ainsi la corvée d’eau est dévolue aux femmes et aux enfants. Le matin les hommes restent sous leur couverture en attendant de sentir l’odeur du café. Quel intérêt y avait-il pour les hommes de travailler dur pour une adduction d’eau qui allait soulager la corvée des femmes et ainsi rompre un équilibre ancestral ? Les épidémies étaient vécues comme des punitions, confirmées par les explications du devin : coutumes non respectées… Même quand les autorités sanitaires évoquaient le problème du point d’eau pollué, le remède était pire que le mal : il fallait sacrifier un zébu au point d’eau pour le purifier !
PREMIERS ESSAIS
Comment changer les choses ? Petit à petit, un début de prise de conscience sur les dangers de l’eau s’est faite dans certains villages avec la multiplication des épidémies. Les jeunes mamans, surtout celles qui avaient fréquentées l’école pendant quelques années, voyant leurs jeunes enfants mourir, essayaient dans un premier temps de convaincre les autres femmes du village, puis les hommes, qu’il fallait faire quelque chose. Les premières demandes étaient donc des appels au secours, souvent de femmes dans la douleur, et les contrats négociés avec les villages étaient oraux et validés par une réunion du conseil. Les hommes s’engageaient de mauvaise grâce, devant la pression des femmes. Comment faites-vous, demandai-je à ces dernières ? On les a menacés de faire la grève de cuisine et de lit. Et puis, ajoutaient-elle en riant : les coqs chantent, mais ils n’ont jamais pondus un œuf. Tout cela pour expliquer les contrats à minima : mais ce minima, c’était déjà énorme : transporter à dos d’homme ciment, fer à béton, planches pour les coffrages sur plusieurs Km, fournir le sable, le gravier et creuser les tranchées… Le travail fini, ils estimaient leur engagement tenu. Nous y reviendrons. Quelques réalisations ont ainsi vu le jour, disséminées sur un vaste territoire.
LE CHANGEMENT EN ROUTE
Ces premières réalisations, mêmes imparfaites, ont jouées un rôle capital dans l’évolution des mentalités et des coutumes elles-mêmes : et la encore c’est à travers les femmes. Les hommes cherchent femmes dans les villages alentours et les femmes s’installent donc dans le village de leur mari. Celle qui est originaire de l’un des villages ayant une adduction d’eau a vite fait de convaincre ses consœurs d’exiger la même chose et celle qui arrive dans l’un de ces villages en vante les bienfaits lors de ses visites en famille. De proche en proche, les choses bougent et petit à petit l’eau potable devient la norme et un but à atteindre : quel changement depuis notre première réalisation en 1989 ! Bientôt, les villages n’ayant pas d’adduction d’eau seront afabaraka (sans honneur).
LES NOUVELLES PRATIQUES
Maintenant nous sommes en position de force, par rapport aux nombreuses demandes et nous pouvons nous permettre toutes les exigences. Mais si l’on ne s’était pas lancés avec les premiers villages, rien n’aurait été possible : erreur ou stratégie c’est selon. Par contre, dans ces villages engagés dans l’aventure avec un contrat à minima, on ne peut forcer le comité de l’eau à aller au-delà. La négociation doit ce faire avec doigté et respect : ils le méritent, à leur façon. En conclusion, je dirais simplement que le chemin parcouru est exemplaire : les pratiques peuvent toujours s’améliorer, mais l’essentiel est acquis : La motivation de plus en plus forte des demandeurs.
Albert LAMMERT, Président de SEM
Le 3 février 2010